L’homme est-il omnivore ?

L’Homme a-t-il toujours mangé de la viande? L’Homme est-il fait pour manger de la viande? Autant de questions qui n’en finissent plus de faire débat et sur lesquels les scientifiques eux-mêmes ne s’accordent pas. Ce débat fait particulièrement rage entre véganes et carnistes, chacun utilisant le oui ou le non comme un argument pour justifier son choix alimentaire.  Regardons de plus près ce qu’il en est sous 4 différents arguments: anatomique, de l’écosystème, anthropologique et éthique.

 

Mais avant cela, rappelons quelques définitions au passage :

  • On parle d’espèces omnivore, carnivore ou herbivore pour définir l’ordre auquel ladite espèce appartient en fonction de ce qu’elle est capable ou non de digérer (et par extension quelles sont ses sources d’énergie). Une espèce sera dite omnivore si elle est capable de digérer des aliments d’origine animale et végétale, carnivore si elle se nourrit de chair animale et herbivore si elle se nourrit de plantes vivantes.
  • Le végétarisme et le végétalisme sont des pratiques alimentaires. Le premier exclue la consommation de chair animale (ce qui, je le rappelle au passage, inclue bien sûr les poissons), et le végétalisme la consommation de chair animale ainsi que de produits d’origine animale.
  • Le carnisme et le véganisme sont des idéologies. Le carnisme justifie la consommation de chair animale par les humains, tandis que le véganisme s’y oppose.

1- L’argument physiologique : l’anatomie de l’Homme est-elle faite pour manger de la viande ?

Selon Darwin, pas de doute, nous sommes végétaliens.

« La classification des formes, des fonctions organiques et des régimes a montré d’une façon évidente que la nourriture normale de l’homme est végétale comme les anthropoïdes et les singes ».

Ce tableau comparatif entre carnivores, omnivores, herbivores, etc. met d’ailleurs en évidence les différents traits morphologiques nécessaires à la digestion de tel ou tel aliment et est souvent utilisé pour « convaincre » de la pertinence du végéta*isme.

Cependant, ce serait aller un peu vite en affaires que de conclure d’après ce tableau que l’Homme est végétalien.

D’une, ce raisonnement uniquement fondé sur l’analyse de l’anatomie ne s’avère pas toujours exact, comme en témoigne le cas du panda géant, une espèce essentiellement herbivore ayant pourtant l’anatomie d’un carnivore.

De deux, prenons l’exemple du chimpanzé, l’espèce la plus proche de l’Homme, et avec laquelle nous partageons 99% d’ADN. Leur régime est essentiellement frugivore (les fruits représentent en effet jusqu’aux deux tiers de leur alimentation), mais ils mangent également des graines, des fleurs, des feuilles, du miel et… de la viande (petits animaux et insectes) [1]. Selon la logique de l’anatomie comparée, ce régime devrait donc aussi être le nôtre. Or force est de constater que ce n’est ni celui des carnistes, ni celui des véganes du 21ème siècle, ne serait-ce que parce que la grande majorité d’entre nous a recours à la cuisson des aliments.

L’argument anatomique nous amène donc à la conclusion que l’Homme POURRAIT manger un peu de viande, ce qui ne veut pas non plus dire qu’il DEVRAIT en manger. Il y a là une nuance de taille. Si votre organisme peut digérer la viande, cela ne signifie pas que c’est un impératif. Le seul impératif, c’est d’apporter à notre corps ce dont il a besoin pour fonctionner : des sources de lipides, glucides et protéines, qui se trouvent en quantités amplement suffisantes dans les légumes, fruits, céréales, noix et légumineuses. Pour ceux qui douteraient de la viabilité du végétalisme d’un point de vue de la santé, rappelons que l’Academy of Nutrition and Dietetics (la plus grande association de nutritionnistes au monde) affirme qu’un régime végéta*ien est non seulement viable mais également bon pour la santé [2]. En France malheureusement, le discours reste très biaisé en pointant du doigt la dangerosité du végétalisme, faisant complètement abstraction des données à disposition et du bon état de santé des millions de végétaliens.

 

2- L’argument de l’écosystème / la Nature : l’Homme est-il en haut de la chaîne alimentaire ?

Et bien pas du tout du tout ! Si vous pensez que l’Homme est en haut de la chaîne alimentaire, vous pouvez le faire redescendre de plusieurs marches de son piédestal. Selon l’indice HTL (Human trophic level ou «niveau trophique humain» en français) qui se base sur la consommation humaine entre 1961-2009, l’Homme serait au même niveau que… l’anchois dans la chaîne alimentaire, loin derrière les grands prédateurs. Le niveau trophique d’une espèce représente le nombre d’intermédiaires entre les producteurs primaires (qui ont une valeur fixée de 1) et leur prédateur. Ainsi, les végétaux, qui sont les premiers producteurs de matières organiques, appartiennent au premier niveau trophique. Les herbivores relèvent du deuxième niveau et les carnivores du troisième, quatrième, cinquième, etc. niveaux trophiques. Selon cette échelle, l’Homme a un niveau trophique de 2.2. A titre de comparaison, ce niveau est de 2 pour la vache, et 5.5 pour des prédateurs supérieurs comme l’ours polaire et l’orque.[3]

L’homme se situe au même niveau que l’anchois dans la fameuse « chaîne alimentaire ».

Par ailleurs, il est important de démystifier cet argument de « c’est dans l’ordre des choses », ou la variante « c’est la Nature ». Mais non ! Peu de choses que l’Homme fait aujourd’hui relèvent encore de cet « état de nature » (c’est à dire un état dénué de toute influence de la société moderne). Nous sommes par exemple la seule espèce à nous vêtir, à utiliser la contraception, à utiliser des vélos ou des voitures et l’une des seules à prendre soin de nos plus faibles. Si nous vivions dans ce fameux état de nature, nous serions nus, nous déplacerions à pieds, et nous reproduirions en suivant une logique de la loi du plus fort.

L’Homme a évolué, son mode de vie et d’alimentation aussi suite à la découverte du feu et divers progrès techniques qui s’en sont suivis. Utiliser l’argument de la Nature, qu’il soit en faveur du carnisme ou du véganisme, n’est donc pas pertinent (bien que j’avoue avoir moi-même eu le travers de l’utiliser par le passé).

 

3- L’argument historique ou anthropologique : l’Homme a-t-il toujours mangé de la viande ?

Rembobinons une seconde la K7 de l’Histoire de l’humanité. L’australopithèque apparaît sur Terre il y a environ 6 millions d’années, et l’ancêtre de l’homme moderne, l’Homo Sapiens, il y aurait 200 000 ans. On entend souvent dire comme argument pour justifier le végétarisme que les australopithèques étaient végétariens ; preuve que l’Homme a été végétarien durant une majorité de son histoire. Cependant, les avis diffèrent sur le sujet, certains affirmant au contraire que l’australopithèque était omnivore et se nourrissait à 80% de végétaux (graines, tubercules, racines, etc.) et 20% d’insectes et petits animaux [4]. Un régime qui serait somme toute très proche de celui du chimpanzé évoqué précédemment.

Que l’australopithèque ait été ou non végétarien est difficile de trancher. Ce sur quoi tout le monde s’accorde en revanche est que l’Homo Sapiens, lui, était bel et bien omnivore puisqu’il consommait des produits d’origine animale et végétale, fruits de la chasse et de la cueillette. Dans « Plaidoyer pour les animaux » Matthieu Ricard (qui, rappelons le, n’est pas uniquement un moine bouddhiste mais aussi biologiste) affirme qu’au cours des 99% de son histoire, l’Homme a vécu de cueillette et de chasse. Mais ne nous hâtons pas de conclure que : « puisque l’Homme a toujours chassé, c’est bien la preuve irréfutable par A+B que l’Homme doit manger de la viande ». Il ne faut pas oublier que :

  • L’Homme est avant tout un cueilleur avant d’être un chasseur. Bien que le terme « cueilleur-chasseur » laisse penser que ces deux activités étaient réparties selon une logique de cinquante-cinquante, la cueillette dépassait en fait très largement la chasse aussi bien en temps passé qu’en nourriture consommée. C’est encore le cas aujourd’hui au sein des tribus de chasseurs cueilleurs : seule une petite partie de la nourriture consommée dérive de la chasse (à l’exception des régions semi-désertiques et de la région arctique). On est donc très loin des quantités astronomiques de viande ingérées quotidiennement de nos jours.
  • L’Homme primitif était un charognard plus qu’il n’était chasseur. De fait, la viande consommée par les premiers Homo Sapiens provenait essentiellement de restes de proies abandonnées par des prédateurs carnivores, et non de la chasse à proprement parler. C’est donc plus par opportunisme que l’Homme mangeait de la viande que par impératif.

Quant à la théorie affirmant que le développement cognitif et social de l’Homme est dû à la chasse et la consommation de viande, elle fait là aussi débat. Quand bien même la consommation de viande aurait permis à l’Homo Sapiens de devenir plus intelligent, cet argument est aujourd’hui complètement désuet. Face aux preuves irréfutables que la viande tue à petit feu la planète, cet entêtement à vouloir continuer à en manger est loin d’apparaître comme une preuve d’intelligence, bien au contraire ! Il serait temps de nous adapter à un nouveau contexte environnemental et démographique.

L’argument historique nous amène donc à la conclusion que l’Homo Sapiens s’est mis à manger de la viande dans le cadre de circonstances particulières justifiées par son mode de vie primitif. Circonstances qui ont drastiquement changé depuis. Nous nous sommes sédentarisés et nous sommes multipliés. Considérons cela : il y a 10 000 ans, il y a avait sur Terre entre 1 et 10 millions d’humains, alors que nous sommes maintenant 7 milliards. Autant dire que les problématiques actuelles liées à l’industrie de la viande (épuisement des sols et des océans, déforestation, extinctions d’espèces, réchauffement climatique, etc.) n’existaient pas à cette époque ! Invoquer l’histoire de l’Homme comme preuve irréfutable du bienfondé du régime carné est donc loin d’être pertinent face aux défis environnementaux actuels.

4- L’argument éthique : l’Homme doit-il continuer à manger de la viande ?

Si l’anthropologie et l’anatomie peuvent nous apporter des éléments de réponse quant au statut omnivore de l’Homme, elle ne permettent pas de conclure sur la pertinence de continuer à en manger aujourd’hui. Autrement dit, pour paraphraser Jeremy Bentham, la question n’est pas « l’Homme a-t-il toujours mangé de la viande ? », mais bel et bien « à l’heure actuelle, la consommation de viande est-elle encore légitime ? »

C’est là que l’argument éthique prend toute sa place. Quand on sait la cruauté qu’elle engendre pour 60 milliards d’animaux terrestres et 1000 milliards d’animaux marins par an à travers le monde, ainsi que les désastres environnementaux dont elle est directement ou indirectement responsable, il m’apparaît clair que la réponse est non. Continuer à manger de la viande à une époque où nous pouvons pourtant aisément nous en passer sans mettre en péril notre santé est non seulement une pure folie écologique, mais aussi indigne d’une espèce pourtant capable de compassion et d’empathie.

«S’il est possible de vivre sans infliger de souffrances non nécessaires aux animaux, alors nous devrions le faire.» Martin Gibert

Ces mots sembleront durs ou extrêmes pour certains. Je finirais donc en disant que je suis convaincue que le progrès moral est le moteur de l’humanité. Et que justement, nous sommes ici face à un impératif moral qu’il est urgent d’adresser.

 

L'Homme est-il #omnivore? Les arguments physiologique, anthropologique et éthique. Click To Tweet

Je pense, donc je suis… devenue vegane

[1] http://www.futura-sciences.com/planete/dossiers/zoologie-chimpanze-grand-singe-menace-1867/page/4/

[2] « Les régimes végétariens (y compris le végétalisme) menés de façon appropriée sont bons pour la santé, adéquats sur le plan nutritionnel et bénéfiques pour la prévention et le traitement de certaines maladies. Les alimentations végétariennes bien conçues sont appropriées à tous les âges de la vie, y compris pendant la grossesse, l’allaitement, la petite enfance, l’enfance et l’adolescence, ainsi que pour les sportifs. »

[3] http://wwz.ifremer.fr/content/download/74636/964361/file/13_12_04_PNAS-HTL.pdf

[4] http://www.dur-a-avaler.com/homme-vegetariens-carnivores-outils-chasses-australopitheques/

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6 Comments

  1. 1

    Bonjour Carotte Masquée,
    et merci pour ce billet, et les liens en source. Je suis votre blog depuis quelques mois maintenant, et je le trouve très intéressant.
    J’ai peur effectivement que le débat de savoir si l’homme est / a été ou non un carnivore n’ait pas de réponse et ne fasse pas avancer les choses.
    Je vous rejoins complètement sur l’argument éthique, qui me semble être très pertinent et percutant pour les végétariens/vegans vis-à-vis de leur entourage. Aujourd’hui, il n’y a pas besoin de manger des animaux et des produits animaux pour avoir tout ce dont nous avons besoin.
    Alors au nom de quoi perpétuer toute cette souffrance ?
    Malheureusement on se heurte au fait que la plupart des gens se voilent complètement la face sur la souffrance animale.
    Merci encore.

    • 2

      merci Naïa ! Je suis ravie de vous compter parmi mes lectrices alors 🙂
      Vous résumez parfaitement ma pensée. Pour moi, ce débat est stérile puisque les choses ont bien changé depuis l’australopithèque, ou même les débuts de l’Homo Sapiens.
      A très bientôt !

  2. 3

    Très bon article ! Omnivore signifie que l’on PEUT manger de tout, non pas que l’on DOIT manger de tout. On a la chance de pouvoir choisir ce qu’on mange (contrairement aux carnivores stricts comme les félins ou à d’autres animaux qui ont des régimes alimentaires très spécifiques), alors autant choisir l’alimentation qui cause le moins de souffrances !!

  3. 5

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