Ecraser des moustiques fait-il de moi une mauvaise végane ?

Peut-on être antispéciste tout en écrasant des moustiques ? Voilà donc une question qui peut faire sourire, mais qui, personnellement, m’interroge vraiment. En tant qu’antispéciste, je considère en effet que chaque être vivant a un droit égal à vivre sur cette planète, et que chaque espèce a un rôle à jouer dans la biodiversité, de l’éléphant à la minuscule fourmi. Le moustique aussi.

 

Changer de regard sur les insectes

Depuis quelques années, je m’efforce dans mon quotidien d’avoir le plus petit impact négatif sur nos colocataires de la planète. Pas seulement les mammifères et les poissons, mais aussi les insectes, que j’ai longtemps écrasés sans l’once d’une hésitation par habitude ou commodité car leurs apparences me répugnait.

Tout cela a changé lorsque j’ai commencé à m’intéresser à l’éthique animale. Depuis que j’ai par exemple appris qu’il fallait tuer 1500 chrysalides pour produire un mètre carré de soie, je refuse d’en porter. A la maison, c’est pareil. J’ai récemment eu une invasion de fourmis en cuisine. J’ai alors cherché des solutions naturelles et non invasives pour les tenir à l’écart (craie et huile essentielle de lavande). Ou encore, moi qui ai toujours été arachnophobe, je m’efforce désormais en la présence d’une araignée de la laisser tranquille ou je demande à quelqu’un de la mettre dehors sans la tuer. Bien que ces tentatives ne soient pas toujours couronnées de succès, il est indéniable qu’elles ont épargné la vie de nombreux insectes que j’aurais auparavant tué sans ménagement.

 

Le cas problématique du moustique

Cependant, il y a une exception à cette règle : le moustique. Pas tous, seulement les espèces qui piquent les humains, c’est-à-dire 6% des 3500 espèces de moustiques qu’on recense, et les femelles exclusivement. Si un moustique d’une de ces espèces cherche à me piquer, je ne le laisse pas faire et je vais essayer de l’écraser.

Mais je dois bien avouer que ce geste auparavant automatique met à mal ma conscience. Car après tout, ce n’est pas sa faute au moustique. La Nature l’a ainsi faite : Madame Moustique a besoin de sang de mammifères pour assurer le développement de ses larves. Et puis il ne faut pas oublier que, si le rôle du moustique dans l’écosystème n’est pas aussi évident que celui pollinisateur des abeilles, cela ne veut pas dire non plus qu’il est inexistant. [1]

  • Ils servent par exemple de nourriture à de nombreuses autres espèces. Invertébrés aquatiques, batraciens et poissons se nourrissent des larves, tandis que les moustiques adultes constituent des ressources alimentaires pour les oiseaux, les chauves-souris ou les libellules.
  • Ils jouent un rôle (mais ne sont pas les seuls) dans la décomposition de l’azote organique en azote minéral, filtrant ainsi les eaux et évitant l’eutrophisation des milieux (c’est-à-dire, si j’ai bien compris, la détérioration d’un écosystème aquatique par la prolifération de certains végétaux).

 

L’antispécisme à l’épreuve du moustique

On pourrait très justement me dire, comme je l’ai déjà entendu, que pour moi ce n’est qu’une piqûre, alors que pour le moustique, c’est sa vie. Et c’est vrai que c’est injuste. Si un chien me mordait ou un chat me griffait, je ne le tuerais pas pour autant, alors que dans ces cas là aussi ils portent atteinte à mon intégrité physique. Tuer un moustique est donc une forme évidente de spécisme, puisque je passe mon confort avant la vie du moustique, et que je ne répondrais pas de la même manière s’il s’agissait d’un chien.

Le problème se corse pour toute personne habitant dans un pays où les risques de transmission de maladies telles que le paludisme, la dengue, la fièvre jaune, le chikungunya, etc. sont réels (rappelons en effet que le moustique est responsable de 725 000 morts humaines par an[2]). C’est par exemple mon cas depuis que j’habite en Inde. Alors dans ces cas-là est-il plus justifiable de tuer un moustique sur le point de nous piquer ? De mon point de vue, oui, évidemment. Une de mes meilleures amies vit en Afrique et travaille à l’élaboration d’un savon anti-paludisme qui pourrait sauver 100 000 vies humaines en Afrique de l’Ouest. Une initiative que je trouve fabuleuse et que j’ai d’ailleurs soutenu financièrement.

Mais j’admets volontiers qu’il s’agit là encore d’une forme de spécisme. Puisque d’une part je sais pertinemment que l’élaboration de ce savon nécessitera des tests d’efficacité pour lesquels des moustiques seront utilisés et tués. Et que d’autre part, j’aurais une réponse différente s’il s’agissait d’un autre animal. Reprenant par exemple le cas du chien. Imaginons un chien qui me montrerait les dents, et dont je ne sais pas s’il va ou non m’attaquer. Exigerais-je qu’on l’euthanasie par principe de précaution sous prétexte qu’il est peut-être porteur de la rage ? Bien sûr que non. Pourtant, c’est pareil pour le moustique: bien qu’un œil expert pourrait identifier les espèces de moustiques dites dangereuses, on ne peut pas savoir si au sein de cette espèce, tel ou tel moustique est porteur d’une maladie.

Au final donc, la question du moustique me semble particulièrement complexe lorsqu’on s’intéresse à l’antispécisme. Ceux qui disent qu’il suffit de laisser le moustique vous piquer ne vivent probablement pas dans un pays où les gens meurent de la malaria. Dans son livre Antispéciste, Aymeric Caron résume les choses ainsi:

« Le cas des moustiques est intéressant. Les écraser ou pas ? Albert Scwheitzer refusait de tuer les moustiques en Europe, mais s’y autorisait lorsqu’il résidait en Afrique. En ce qui me concerne, je n’ai pas la sagesse d’Albert et je ne demande pas au moustique de me montrer son bilan de santé avant de l’écraser, dans le cas où celui ci vient de me voler mon sang sans mon autorisation et qu’il s’apprête à recommencer. En même temps, l’honnêteté m’oblige à reconnaître que, même dans cette circonstance où je me contente de répliquer à une urticante agression, je ne suis pas à l’aise. Car le moustique ne choisit pas : il a besoin de ce sang pou revivre. Et Schweitzer a raison, sur le fond, de se laisser piquer si cela ne comporte aucun risque. En revanche, l’éthique ne peut condamner l’élimination des insectes porteurs de maladies et menaçants pour la santé des hommes et des femmes. »

 

Alors que faire ?

La solution qui s’est imposée à moi a été la prévention, afin d’éviter de me retrouver dans ce cas trop souvent. Fenêtres fermées à la nuit tombée (lorsque les moustiques piquent le plus), prise électrique anti-moustique dans la chambre, pose prévue d’un grillage sur les fenêtres. Mais là encore, je me demande si ce n’est pas tout simplement déplacer le problème. Le moustique ira se nourrir chez quelqu’un d’autre qui n’aura sans doute jamais entendu parler d’antispécisme et ne réfléchira pas à deux fois avant de l’écraser. N’est-ce donc pas au final le condamner tout autant ?

Autant de questions auxquelles je n’ai pas les réponses, et qui vous paraîtront futiles pour certains (« on s’en fout d’un moustique ») ou évidentes pour d’autres (« le moustique mérite autant notre considération que toute autre espèce »). Quoiqu’il en soit l’antispécisme ouvre la voie à de nombreuses réflexions, qui nous mettent face à nos propres contradictions et nous poussent à dépasser notre zone de confort pour toujours mieux faire. Sans doute certaines personnes qui liront ces lignes se laissent d’ailleurs piquer par les moustiques par pure bonté – un seuil d’empathie que je n’ai pas encore atteint.

Est-ce que cela fait de moi une mauvaise végane pour autant comme j’ai pu me l’entendre dire (#PoliceVéganeBonjour) ? Je ne le pense sincèrement pas. Mais est-ce que cela fait de moi une végane perfectible ? Absolument.

 

Et vous, quelle est votre relation aux insectes ? Y a-t-il des situations qui vous posent des cas de conscience ? Votre regard vis à vis des insectes a-t-il évolué en changeant de mode de vie ?

Ps : en préparant cet article, j’ai lu un truc qui m’a dérangée et que je ne savais pas vraiment où caser dans l’article, alors il fera office de post scriptum. En 2003, dans une tribune publiée dans le New York Times, la biologiste Olivia Judson a proposé qu’on extermine 30 types de moustiques. L’idée de départ est noble bien sûr : sauver des vies humaines. Mais ce qui me pose problème c’est que l’humain cherche à contrôler la Nature en décidant quelles espèces ont droit de vivre et lesquelles doivent mourir. D’autant plus que la disparition d’une espèce n’est pas sans conséquence. Dans le cas des moustiques, il faudrait répandre des quantités astronomiques de pesticides. Et par ailleurs, comme le souligne la journaliste Audrey Garric « aucun scientifique n’a vraiment pu estimer les retombées écologiques d’une disparition massive et forcée des moustiques ».

 

[1] http://ecologie.blog.lemonde.fr/2016/02/16/et-si-on-eradiquait-tous-les-moustiques/?utm_campaign=Echobox&utm_medium=Social&utm_source=Twitter#link_time=1455631491

[2] http://www.maxisciences.com/moustique/quel-est-l-039-animal-le-plus-mortel-de-la-planete_art32497.html

You May Also Like

2 Comments

  1. 1

    C’est un plaisir de te lire ! Il y a un an je t’aurais dis que j’ai exterminé une invasion de mites alimentaires ;o( C’est malheureusement tout ce que j’ai trouvé pour m’en débarrasser à ce moment là je suis navrée, elle sont un peu ma phobie.
    Aujourd’hui je fais plutôt dans la prévention répulsif sur la peau en cas de besoin pour les moustiques (qui ne m’aiment pas trop en fait j’ai de la chance, je ne dois pas manger assez sucré parait il) Même si je suis en Afrique, là bas tu as des médicaments pour éviter d’être malade à cause des piqures, des moustiquaires…
    Pour les mites alimentaires les bons bocaux pour protéger les aliments. … Si ils sont infestés avant je tenterai dorénavant de les laisser s’envoler avant de jeter la nourriture.
    Le souci comme tu le dis c’est que les moustiques devront bien trouver leur nourriture ailleurs …
    Je me posais la question aujourd’hui de la destruction involontaire des insectes en jardinant justement !
    Pour le jardinage je pense que la permaculture résout bien le problème puisqu’on ne retourne plus la terre, je m’y suis mise cette année aussi.
    Toujours est il que je n’en tue plus personne de façon intentionnelle !
    C’est compliqué tout ça dans l’absolu mais « nul n’est parfait » :o)
    Tu sais j’ai encore des pulls en laine … Je ne vais pas les jeter ce ne serait pas écolo, et peu étique il me semble d’avoir utilisé les poils des animaux pour faire de la laine et la jeter … Mais je n’en achète plus non plus.
    Des fois je ne sais plus quoi faire comme choix entre le geste écologique (important pour moi) et le veganisme qui « complique le geste écologique » mais qui en est une continuité évidente :o) Et si certains exemple de substitution me font crisser des dents je tente de trouver autre chose ;o)
    Belle semaine à toi. Merci pour ce bel article !

    • 2

      Merci Nat ! Ah oui c’est vrai que les mites alimentaires aussi pourraient être rangées dans la même catégorie, et même les cafards.
      Comme toi, je n’ai pas un impact zéro (que ce soit de manière intentionnelle ou in-intentionnelle, il m’arrive de tuer des insectes), mais j’essaie petit à petit d’avoir le moins d’impact négatif possible, en ayant bien conscience que de toute façon, notre simple existence fait que nous sommes destructeurs et que l’impact zéro est impossible.
      Pour les pulls en laine, je ne vois pas le problème dans la mesure où ce qui compte c’est d’arrêter d’encourager ce commerce, mais effectivement puisque « le mal est fait », je comprends tout à fait que tu les gardes. J’ai moi-même encore une paire de bottes en cuir d’avant. Je ne me sens pas à l’aise de la porter il est vrai, mais je préfère pour l’instant cela à racheter une paire, ce qui serait du gaspillage. J’avais aussi des sacs en cuir que j’ai gardé au début, et puis le malaise a grandi donc j’ai fini par les donner.

      L’éologie à l’épreuve du véganisme, voilà une question qui m’intéresse vraiment. Bien que le véganisme et l’écologie soient liés sur de nombreux aspects, je m’interroge souvent sur l’aspect pratique du véganisme face à l’écologie: ce qui m’importe c’est l’impact final sur la vie. Par exemple vaut-il mieux acheter un plat vegan dans un contenant en plastique jetable (qui finira probablement ingéré par des poissons), ou un plat végétarien dans un contenant compostable? (bien évidemment la solution idéale serait pour moi le plat vegan dans un contenant compostable, mais je grossis le trait exprès pour mettre en évidence certaines questions qui peuvent se poser!).

      Enfin pour les médicaments anti-moustiques, c’est plus compliqué que cela. Je pense que tu fais référence à la malarone, qui est un médicament assez agressif qu’on conseille aux voyageurs se rendant dans des zones tropicales. Mais tu ne peux pas le prendre dans la durée, car les effets secondaires peuvent être graves (délire, hallucination), etc. Et reste le fait que ce médicament aura été testé sur les animaux. Du coup je privilégie les insecticides et répulsifs, naturels si possible 🙂

      A bientôt 🙂

Laisser un commentaire

Your email address will not be published. Required fields are marked *

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>