J’ai fait HEC et je m’en excuse

Ce titre est emprunté à l’essai drôle et cynique de Florence Noiville (ex HEC devenue critique littéraire au Monde), dans lequel elle alerte sur les dangers de la pensée dominante ultra-capitaliste du « make more profit » dispensée dans les écoles de commerce. « J’ai fait HEC et je m’en excuse » a particulièrement résonné en moi qui ai également fait une grande école de commerce (pas HEC mais une autre), et qui en suis vite revenue.

Cette crise [de 2009] découle largement, sinon de la mise en œuvre de techniques approuvées dans les business schools, du moins de ce qu’on pourrait appeler l’esprit d’un capitalisme sans garde-fous que, finalement, nous avions été formés pour servi.

De mes années écoles de commerce je n’ai pas le souvenir d’une quelconque remise en question. Ce n’est qu’une fois diplômée que le malaise s’est installé, faisant écho à ce que ce livre souligne. A savoir que :

Primo, beaucoup se retrouvent sur les bancs de l’école de commerce un peu par hasard, résultat d’un combo « bon élève » + « pression parentale face à la montée du chômage » + « je ne sais pas quoi faire de ma vie après le bac ». Un choix par défaut donc, qui contraste avec nos rêves d’enfant. On voulait être maîtresse, médecin, pompier, ou même astronaute pour les plus ambitieux, mais rarement analyste financier, consultant en fusac (comprendre : fusion acquisition) ou supply chain manager (car oui, généralement, les titres sont en anglais, ça fait plus classe).

 

Secundo, en école, c’est un peu le temple de la pensée unique, biberonnés que nous sommes aux théories capitalistes supplément néolibéral. penséeuniqueUne fois sur les rails, on fonce, la tête dans le guidon, sur un chemin tout tracé (1er stage, 2ème stage, stage de fin d’étude, 1er boulot), sans jamais vraiment s’interroger un seul instant sur le pourquoi on est dans le train, et où il va. Est-ce là une tactique délibérée des écoles pour assurer la pérennité d’un système établi? C’est possible (je vous invite d’ailleurs à lire cette analyse intéressante d’un étudiant d’école de commerce à ce sujet). Quoiqu’il en soit, bien trop occupé à faire la fête, on ne se pose pas la question de la finalité et du sens de nos actions, ce qui fait de nous de bons exécutants, mais certainement pas des philosophes. A la question « pourquoi vendre ce produit ? » la réponse sera « pour gagner des parts de marchés sur tel ou tel concurrent ». Soit. Mais encore? C’est quoi le but de tout ça, la finalité ultime ? Ton produit, il est peut-être mieux que celui de Trucmuche, mais est-il vraiment nécessaire ? Quel impact social va-t-il avoir en plus de sa valeur économique ? Autant de questions qu’on ne nous invite pas à nous poser en école, contribuant ainsi à créer une économie inégalitaire à bout de souffle.

Repensons en effet aux deux « disciplines reines » [marketing et finance]. consumérismeVoyons ce que la finance a produit. « L’économie mondiale tout entière repose aujourd’hui sur de gigantesques pyramides de dettes, prenant appui les unes sur les autres dans un équilibre fragile. Jamais dans le passé une pareille accumulation de promesses de payer ne s’était constatée. Jamais sans doute une telle instabilité potentielle n’était apparue avec une telle menace d’effondrement général. » C’est le prix Nobel d’économie Maurice Allais qui écrivait cela dans Le Figaro, dès 1998, pendant la crise financière asiatique. […]
Et le marketing, de son côté, qu’a-t-il produit ? Une surconsommation fébrile. Une « gigantesque pyramide » de faux besoins et de frustrations graves avec, comme jamais, des risques de surproduction, de chômage massif, de gaspillage irréversible des
ressources naturelles. Bref, une société qui marche sur la tête en survalorisant ses marchands au détriment de ses chercheurs, de ses infirmières, de ses professeurs…

Finalement, dans ce système qui marche sur la tête, il y aura ceux qui fuient car ils seront rattrapés par leurs valeurs et leurs véritables aspirations (untel devenu comédien, unetelle devenue prof de yoga, etc.) et ceux qui restent en acceptant ses limites sous couvert de « j’y peux rien c’est le système ». Par égoïsme pour préserver un statut social et un bon salaire ? Ou par conformisme et incapacité à réfléchir hors du cadre établi ?

 

Capture d’écran 2015-06-09 à 02.05.26S’il est vrai que le milieu des écoles de commerce n’est pas très progressiste et donne dans la reproduction sociale (pas trop de fils d’agriculteurs ou de plombiers dans ma promo…), ce livre pose la question poil à gratter nécessaire: dans un monde où les riches sont de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres (rappelons que près de la moitié des richesses mondiales sont détenues par 1% de la population[1]), les écoles de commerce n’ont-elles pas le devoir moral de réformer leur enseignement pour y inclure l’intérêt général ? Deux visions s’affrontent sur la réponse. Ceux qui diront que oui, elle doit se réformer pour nous sortir de l’impasse d’un modèle économique qui a prouvé ses limites. D’autres au contraire affirmeront que ce n’est pas là le rôle de l’école de commerce, qui est après tout une entreprise comme une autre (son produit : former la future « élite de la nation »; le client : les étudiants et leurs parents), et que c’est au système lui-même de se réformer.

Qu’elle soit la cause ou la conséquence d’un système au bord du gouffre, je pense que l’impulsion pour changer l’école de commerce ne viendra pas de l’école elle-même (trop occupée à grimper dans les rankings et améliorer le salaire moyen à la sortie de ses étudiants), mais plutôt des étudiants qu’elles forment. Elle va devoir s’adapter à la demande de ses clients, sorties tout droit d’une génération en quête de sens, fatiguée du bourrage de crâne, et de plus en plus consciente qu’un changement de paradigme sociétal est nécessaire. Ça commence déjà. D’une part depuis quelques années des cours entrepreneuriat social ou d’alter management fleurissent à droite à gauche dans ces écoles. D’autre part, il existe fort heureusement de nombreux contre-exemples au cliché du jeune diplômé d’école de commerce pour qui « l’entreprise est un tableau Excel, la langue le globish et le projet, l’enrichissement personnel » pour reprendre l’excellente formule d’un camarade de promo de Florence Noiville cité dans son livre. Mais ça prendra du temps.

 

Pour lire le 1er chapitre gratuitement, c’est par ici, et sinon, c’est 3€ en librairie !

La Carotte Masquee

[1] Rapport Oxfam 2014

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