Employés d’abattoirs : les autres victimes de l’industrie de la viande

Kristina Mering est étudiante en maîtrise de sociologie à l’Université de Tallin (Estonie). Elle a interviewé des employés d’abattoirs sur leur rapport avec les animaux et leur travail. Cette série d’entretiens fut réalisée auprès de travailleurs du plus grand abattoir d’Estonie. Kristina a présenté son travail à Varsovie lors de la CARE Conference (Conférence sur le droit des animaux en Europe). Tobias Leenaert (The Vegan Strategist) l’a interviewée après son discours.

Voici la traduction de cette interview, avec l’aimable autorisation de l’auteur. La version originale est disponible en anglais ici.

 

Qu’est-ce qui vous a poussé à faire cette étude ?

Ce projet d’étude faisait partie de ma licence en sociologie. Les employés d’abattoirs semblaient être un sujet de recherche intéressant, c’est pourquoi je l’ai choisi. Je voulais aussi comprendre comment ces personnes surmontent la nature violente de leur travail. A mes yeux, cela semblait être un bon moyen de comprendre la relation humain-animal sur un plan plus large.

 

Pouvez-vous décrire cet abattoir ? Est-il représentatif du secteur ?

C’est le plus gros et le plus moderne abattoir d’Estonie. Y sont tués vaches et cochons. 21 personnes travaillent sur le démembrement d’un cochon, et 37 sur celui d’une vache. La ligne débute par l’abattage et se termine par l’apposition de l’étiquette contenant les valeurs nutritionnelles. Les cochons sont mis dans des chambres à gaz avant d’être égorgés. Auparavant, ils recevaient un choc électrique le rendant inconscients avant l’égorgement, mais ne marchait pas toujours sur les plus gros d’entre eux qui devenaient alors davantage anxieux, alors ils ont changé de méthode. Les chambres à gaz restent de la tortue mais au moins les cochons ne sont pas égorgés alors qu’ils sont encore conscients. C’est un moindre mal.

 

Quelles sont les compétences demandées quand on postule pour un poste en abattoir ?

Il n’y en a pas vraiment. La procédure de recrutement est très simple : on montre une vidéo du processus d’abattage aux candidats. Ceux qui ne vomissent pas sont recrutés. Pour le reste, ils apprennent sur le tas.

 

Comment sont les conditions de travail ?

Le rythme est très soutenu. Environ trois cochons sont tués par minute. Les employés travaillent dans la chaleur et le froid, doivent faire des mouvements rapides et répétitifs et manier des couteaux très tranchants, causant des ampoules, des raideurs musculaires, et parfois des accidents. Tous étaient d’avis qu’ils étaient sous-payés pour le travail qu’ils faisaient.

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Que pensent les employés d’abattoirs de la nature de leur travail ?

Cela n’était une vocation pour aucun des interviewés, qui se sont retrouvés là généralement par hasard. En gros, ils travaillent dans un abattoir car ils n’ont pas vraiment d’autres options. Le turnover (taux de renouvellement du personnel) est extrêmement élevé.

 

Comment gèrent-ils les « désagréments » de leur travail ?

Afin de pouvoir travailler, ils doivent bloquer toute émotion. Ils comprennent bien qu’ils ôtent la vie d’un animal, et ont donc besoin d’un puissant mécanisme de blocage pour ne pas y penser. La routine endort leurs émotions et leur permet de travailler sans penser à l’abattage. Une personne m’a répondue à propos de l’égorgement : « si nous nous mettions à y penser, ce ne serait pas le bon endroit pour travailler » [« if we would think about it, it would be the wrong place to work »]. Ils portent des écouteurs et mettent de la musique ou la radio. La conviction qu’il doit y avoir des abattoirs dans le monde et que quelqu’un doit bien tuer les animaux les aide également à faire face. Ils semblaient avoir besoin de justifier les abattoirs comme institution établie, et en conséquent leur rôle.

 

Ils ne pouvaient imaginer un monde sans abattoirs ?

Ils ne concevaient pas un monde végétarien. Quand je leur ai posé la question d’un monde sans abattoirs, ils étaient déroutés et se demandaient surtout qui tuerait alors les animaux d’élevage.

 

Quelle a été la chose la plus surprenante que vous ayez apprise ?

Qu’aucun de ces travailleurs n’arrivait à tuer des bébés veaux. Parfois une grange dans la région prend feu et le propriétaire cherche un moyen de se débarrasser des veaux, qui sont donc emmenés à l’abattoir. Le mécanisme de blocage habituel ne fonctionne cependant pas dans ce cas là. « Les veaux, c’est différent » m’a dit l’un des travailleurs, « je suis incapable de rester de marbre face à eux ». Les larmes d’un bébé veau touchent les travailleurs bien plus que les larmes de vaches adultes qu’ils voient quotidiennement. Ce qui m’a surpris, c’est qu’une fois, environ quinze veaux furent envoyés à l’abattoir lors d’une urgence, et les travailleurs furent incapables de les tuer. Ils ont dû renvoyer les veaux.

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D’un côté, je trouve inhumain de demander à des gens de tuer tant d’animaux quotidiennement. D’un autre côté, ce serait peut-être encore pire si aucun humain n’était impliqué et que tout était géré par des machines…

Oui, si aucun humain n’était impliqué, cela créerait à n’en pas douter encore plus de distance entre l’acte de tuer un animal d’une part, et la production et consommation de viande d’autre part. Il y a de fait une forte tendance à automatiser la ligne de production, et je m’attends à ce que, dans un futur plus ou moins proche, il n’y ait plus que quelques personnes supervisant le processus. Dans cet abattoir en particulier par exemple, dix personnes étaient nécessaires juste pour écorcher une vache.

 

Comment s’est passée pour vous cette étude ?

J’ai complètement mis de côté mes émotions, d’une certaine manière comme le font les employés sur place. Lorsque j’ai observé la ligne d’abattage et vu les animaux être vidés de leur sang devant moi, j’ai essayé de rester aussi rationnelle que possible, et de tirer le maximum d’information que je pouvais de la situation. Je l’ai vue comme une opportunité. J’ai posé des questions lorsque les cochons étaient en train d’être tués. C’est seulement une fois dans le bus retour que j’ai pu respirer calmement et remarqué que mes jambes s’étaient mises à trembler. C’est à ce moment que j’ai pu redevenir moi-même et comprendre comment cela m’avait affecté. J’ai encore des bottes couvertes de tâches de sang.

 

Avez-vous trouvé cela possible, ou facile, de compatir avec les employés de l’abattoir ?

Je voulais rassembler des informations pour comprendre à quoi cela ressemble de faire de genre de métier. Cela m’a en quelque sorte persuadée que c’est incroyablement difficile et que leurs mains sont souvent liées. Ce qu’il est important de comprendre est qu’ils n’ont pas choisi ce travail volontairement. Bien évidemment, je ne m’identifie pas à ce qu’ils disent au sujet de tuer des animaux. Mais je n’ai pas besoin d’être d’accord avec leur vision des animaux pour comprendre que ce qu’ils vivent est aussi très difficile.

 

Que répondriez-vous à quelqu’un qui dirait que nous ne devrions pas éprouver de pitié pour ces gens car ce que subisse les animaux est bien pire ?

Le fait que ce que les animaux subissent est pire ne veut pas dire que nous ne devrions pas avoir de compassion pour les travailleurs eux-mêmes. Il ne s’agit pas là d’une compétition de qui souffre le plus, mais d’identifier les problèmes du système dans leur ensemble. Je pense que les conditions horribles des employés d’abattoirs peuvent aussi être un argument utile dans certains cas pour les personnes qui n’ont que faire de l’aspect « éthique animale ».

 

Qu’espérez-vous accomplir avec cette étude ?

Mon but était de jeter un coup d’œil à l’intérieur des abattoirs et montrer que les travailleurs ne devraient pas être catégorisés comme « mauvais » ou « méchants » (ce que j’entends parfois de la part de militants pour la cause animale). Le cœur du problème est le complexe animalo-industriel [« animal-industry complex » – pour en savoir plus sur ce terme, cliquez ici]. Ce système fondé sur l’exploitation animale a aussi des effets négatifs sur les travailleurs sensés garder ledit système en place.

 

La Carotte Masquee

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